LES "EVIDANCES" DE JEAN MAUREILLE

Ils sont maintenant assez nombreux ceux qui, dans la lignée de Marcel Duchamp pratiquent l’art du ready made, ceux qui procèdent par assemblages à la Picasso, ceux qui récupèrent et collent comme Kurt Schwitters, sans parler des Nouveaux réalistes et j’en passe et des meilleurs !
Mais si les suiveurs sont nombreux, les « singes et autres caméléons de l’art » pour reprendre la belle expression de Jean Dubuffet, rares sont ceux qui, conscients du poids du passé et instruits de l’histoire de l’art parviennent à s’affranchir de ces contraintes et nous livrent une œuvre faite en un tournemain, une œuvre surgissant comme pour la première fois !
Oui, bien peu nombreux sont ceux qui à la fois savent et créent des œuvres dont le spectateur pourtant ne peut rien dire de référencé. Car ça ne ressemble à rien de déjà vu, ni au style de personne.
Qu’a-t-il donc fallu à certains – et à Jean Maureille en particulier – de ces arrières-petits enfants de Duchamp, de Dubuffet, de Picasso, de Schwitters où autres pour ne pas sombrer dans un nouvel académisme ?
A mes yeux, outre des raison qui tiennent à la complexité psychologique de chacun, raisons intimes sur lesquelles je ne m’étendrais pas, les causes sont le plus souvent d’ordre sociologique. Et en premier lieu, sans être étranger aux circuits artistiques, en être éloigné par la nécessité de gagner sa vie ou par la création alimentaire, par la proximité même de créateurs reconnus que l’on est amené professionnellement à côtoyer, par l’éloignement géographique, par l’indifférence du milieu... Bref, être tout simplement selon le mot de Jean Dubuffet un « homme du commun ».

Ainsi on peut être à la fois instruit esthétiquement, culturellement et être exclu de la sphère artistique et de son aura.
Pour ces exclus de l’art d’un nouveau genre, la création, l’irrésistible création se fait alors souterraine.
Jean Maureille en est la parfaite illustration. Notre homme mène sa vie sociale au grand jour, travaille même avec brio dans la communication, la publicité… Mais sous cette joviale et fort naturelle et normale apparence, c’est un tout autre monde qui jour après jour se crée.
Sans oublier le temps, le sacro-saint temps, qui prend à la gorge plus que tout autre le créateur intempestif qui doit sans cesse « voler du temps au temps » selon la belle définition de l’artiste singulier donnée par Philippe Delessert.
Et il ne faut même pas dire : « Quel dommage ! », non. Car l’activité visible et la création souterraine s’enrichissent l’une de l’autre ; la visibilité de l’une accentue le mystère de l’autre ; chacune se nourrit de ses propres contraintes.

Tel est bel et bien le ressort caché de Jean Maureille, cet « homme du commun » habité par la création : la lutte contre la contingence par l’invention de contraintes ludiques !
Voyons par exemple ces publicités glissées dans notre boîte à lettres chaque matin. Il ne nous reste que quelques minutes avant de partir à des occupations qu’on espère lucratives. Regardons les. Des morceaux de barbaques aux graisses luisantes, des légumes scintillant d’artificielle rosée sans parler d’autres objets de plus trivial usage… L’esthète n’a que mépris pour ces saletés comme du reste, à juste titre, l’écologiste, sans parler de tous ceux qui ont un minimum d’esprit critique… Or, à partir de ces matériaux bruts, Jean Maureille invente les « Découpures » : en un trait de ciseaux, et un seul, sur une même page, faire surgir l’évidence, l’œuvre cachée.

Lors d’une exposition à Cahors, début 2004, sous le titre : « MAUREILLE expose 2 fois riens », Il écrivait :
« SCULPTURES-OBJETS...
associations soudaines de deux objets... trouvés au hasard... ou acquis pour quelques centimes dans un vide-grenier..., toujours chargés du quotidien des gens qui ont vécu avec eux... avec la trace du temps conservée à l’état brut – aucun nettoyage, aucune peinture ou brillance artificielle... objets tels quels, sauvés d’une destruction certaine... objets rejetés... méprisés... ces « objets de peu » retrouvent la vie par le simple geste d’être unis, mariés à un autre objet de même origine... pour former un couple nouveau qui parle immédiatement d’un ailleurs... une invitation surréaliste au rêve... ou plus si affinités.
DECOUPURES
La démarche surréaliste est la même avec les « DECOUPURES », impressions de papier taillées directement dans une – et une seule – image trouvée dans le journal du jour... une sculpture découpée, vite, dans le papier pour donner vie à des formes et des couleurs qui transforment totalement l’image initiale... une invitation à trouver « son image à soi », à porter un autre regard sur les reproductions du quotidien imposées à nos yeux...
...et le plaisir simple, à travers cette exposition empreinte d’amitiés et de chaudes camaraderies, de faire partager ces moments d’excitation artistique en offrant au regard ces créations surgies du hasard et des rencontres de la vie…
Vers de nouveaux rendez-vous...»

Jean MAUREILLE,
en création depuis l’âge de 15 ans.

Du reste, pour moi, les « Découpures » sont plutôt des « Evidances » tant les ciseaux de Jean Maureille tranchant dans le trop plein de la publicité font surgir son corrosif négatif.
Cette rencontre sur une vulgaire feuille de papier publicitaire, Jean Maureille l’a pratiquée aussi, comme il nous le rappelle dans le texte cité au dessus, dans l’espace urbain : faire œuvre avec deux objets trouvés dans le même périmètre !
Ici le hasard objectif surréaliste fonctionne magnifiquement à condition d’avoir su sauvegarder cet « œil à l’état sauvage » dont parle André Breton. Quand on porte sur les choses un tel regard, elles vous le rendent bien et de cet « Amour fou » le spectateur se sent aussi complice.
Mieux encore : ce que Jean Dubuffet avait imaginé c’est à dire enlever au marteau-piqueur un morceau d’asphalte et l’exposer, Jean Maureille l’a fait ! Mais pas de provocation gratuite : les traces de peintures dessinaient comme autant de destins. Non, rien de gratuit dans l’œuvre de Jean Maureille. Au contraire. Il y a du moraliste même dans ce jeu avec les choses. C’est d’un « Grand jeu » dont il s’agit ici, d’un jeu « qui ne se joue qu’une fois » comme le disait Roger Gilbert-Leconte.

On le constatera immédiatement si l’on pénètre là où Jean Maureille officie : en son sous-sol.
L’accumulation y fait œuvre mais en même temps chaque objet ou assemblage y apparaît dans sa singularité. Tout est à sa place mais forme également un somptueux et fascinant carrousel où les ombres en mouvements croisent nos regards devenus par la magie des lieux eux aussi créateurs. Nous voici emportés et métamorphosés selon la formule de René Daumal en « anarchistes de la perception ».